Les salles de cinéma marocaines renouent avec l’affluence, mais à quel prix ? Derrière la reprise portée par les blockbusters mondiaux, un autre cinéma s’efface dans l’ombre : celui des auteurs, primé à l’international mais déserté sur son propre territoire. Dans les multiplexes, les écrans géants font salle comble tandis que, à quelques mètres, des films marocains salués à Cannes ou Berlin peinent à rassembler une poignée de spectateurs. Ce contraste saisissant révèle une fracture profonde des usages culturels et interroge l’avenir même de la salle obscure : comment préserver un cinéma exigeant, porteur de récits et de sens, dans un paysage dominé par l’événementiel et la consommation de masse ?
À quelques mètres de là, dans une salle plus discrète, presque dissimulée au fond du complexe, une autre projection débute. Film marocain d’auteur, salué dans les festivals internationaux, soutenu par des fonds publics. Sept spectateurs prennent place. Le silence est épais. Deux cinémas coexistent sous le même toit, mais ne partagent ni le même public, ni la même ferveur.
Cette scène, banale en apparence, dit beaucoup du paradoxe du cinéma au Maroc : une fréquentation globale en reprise, mais un fossé persistant entre la consommation massive des blockbusters et la marginalisation du cinéma d’auteur.
Mais derrière l’agrégat, la réalité est plus nuancée. Plusieurs acteurs du secteur alertent sur un essoufflement possible, dans un contexte où la fréquentation reste largement portée par un nombre limité de superproductions internationales. Une réussite concentrée, polarisée, qui masque des déséquilibres profonds au sein de l’offre cinématographique.
«Quand il y a un gros film, on revient au cinéma», assume Yassir, 26 ans, rencontré dans la file d’attente. «On veut en prendre plein les yeux, vivre quelque chose de spectaculaire. Les films marocains, je les regarde plus tard, chez moi». À ses côtés, Samira, étudiante, acquiesce : «Le cinéma, c’est devenu un événement. Si ce n’est pas un événement, on hésite à payer le billet».
«C’était un lieu sûr», se souvient Ahmed, 67 ans, ancien habitué du cinéma Vox à Casablanca. «On pouvait y passer l’après-midi entière. Pour les jeunes, c’était une fenêtre sur le monde».
La lente disparition de ces salles – accélérée par la télévision, la VHS, puis le streaming, mais aussi par l’urbanisation et la spéculation immobilière – a profondément modifié le rapport au cinéma. En 2023, le nombre d’écrans actifs est de 81, à savoir « le plus grand nombre atteint depuis 2009 ».
À l’opposé, dans la salle comble du blockbuster, l’expérience est autre. «C’est une sortie, un moment collectif», explique Lina, mère de deux enfants. «On veut se divertir, oublier le reste. Le cinéma, pour nous, c’est ça».
Deux attentes légitimes, mais qui ne se rencontrent presque jamais. Le cinéma d’auteur, souvent plus lent, plus exigeant, souffre de cette mutation des usages. Sa présence en salle est brève, parfois symbolique. Deux semaines à l’affiche, des horaires marginalisés, une communication quasi inexistante.
Avec une franchise rare, l’actrice espagnole a rappelé une évidence trop souvent oubliée : «Faire un film coûte très cher. Quand les spectateurs ne viennent pas, beaucoup de gens souffrent».
Dans un plaidoyer vibrant, loin de toute posture promotionnelle, elle a lancé un appel direct au public : «Une fois par semaine, allez au cinéma. Ne perdez pas cette habitude. Rien ne remplace la salle, même si la télé est grande».
Elle a raconté, avec émotion, sa propre redécouverte récente du rituel cinématographique. Une projection en salle de «One Battle After Another», scénarisé par Paul Thomas Anderson. Dix spectateurs seulement, plongés dans le noir. «Nous étions peu nombreux, mais j’ai ressenti une joie immense. Cette expérience-là n’existe nulle part ailleurs».
La question dépasse la simple fréquentation. Elle touche à l’identité culturelle, à la capacité d’une société à se regarder à travers ses propres récits. Sans public, le cinéma d’auteur risque de devenir un objet institutionnel, tourné vers l’extérieur, déconnecté de son socle naturel.
Éducation à l’image, médiation, ciné-clubs, programmation audacieuse, politiques incitatives pour les exploitants : les leviers existent. Reste à recréer le désir, l’habitude, le réflexe.
À la sortie du multiplexe, la foule se disperse lentement. Dans la petite salle, l’écran s’éteint. Les spectateurs quittent les lieux en silence. Entre ces deux expériences, le cinéma marocain continue de chercher son équilibre – entre survie économique et nécessité artistique, entre salle pleine et écran déserté.
Rencontrer les jeunes, c’est d’abord accepter que le cinéma soit un art vivant, en perpétuelle évolution. Ceux qui feront le cinéma de demain portent déjà, parfois sans le savoir, une vision différente du monde. Le rôle des cinéastes aujourd’hui est d’ouvrir le dialogue, de transmettre, mais aussi d’écouter. Sans cette rencontre entre générations, le cinéma se fige.
Vous évoquez un manque de dynamisme de la production cinématographique en Afrique. D’où vient, selon vous, cette fragilité ?
Une cinématographie ne se construit pas par hasard. Elle repose sur une vision. Un pays qui considère la culture comme un discours abstrait, sans projection vers l’avenir, ne peut pas bâtir une industrie cinématographique solide. À l’inverse, lorsqu’existe une volonté claire, une politique cohérente et une continuité, une cinématographie peut émerger. En Afrique, peu de pays ont engagé ce travail de fond, mais certains y parviennent.
Le Maroc fait-il partie de ces exceptions ?
Oui, clairement. Le Maroc montre une dynamique réelle. Des festivals, des espaces de formation, des initiatives en témoignent. Mais cette dynamique doit être nourrie. Il ne suffit pas de produire ou de projeter des films. Il faut former le regard, développer la cinéphilie. Amener les élèves et les étudiants dans les salles, montrer des films dans les écoles, créer le désir de cinéma. Sans ce travail en profondeur sur le public, le cinéma de demain ne pourra pas exister.
Pour 2026, 80 millions seront consacrés à l’achèvement des grands projets, 401 millions aux nouveaux équipements culturels dans les villes moyennes et territoires ruraux, et 200 millions au soutien des institutions nationales. Le budget prévoit aussi la création d’environ 80 postes pour renforcer la professionnalisation. Le livre et la lecture publique restent prioritaires avec 14 millions pour la promotion de la lecture, dont bibliobus et modernisation des espaces, et 2 millions pour la réhabilitation des bibliothèques de Rabat-Salé-Kénitra.
Le projet de Loi de Finances décline une vision culturelle structurée en quatre axes : préservation du patrimoine, protection sociale des artistes, diplomatie culturelle et partenariats avec la société civile et les collectivités, faisant de la culture un moteur du développement national.
